Entretien avec le Dr DJIAFEUA Prosper, IPN, Chef Section des Arts, Langues et Cultures Nationales au MinistĂšre des Enseignements Secondaires du Cameroun (MINESEC).

Question : Aujourd’hui (28/03/2018) se cĂ©lĂšbre la JournĂ©e Internationale de la Langue Maternelle (JILM) couplĂ©e Ă  la JournĂ©e Nationales des Arts et Cultures Ă  l’Ecole (JNACE) au MinistĂšre des Enseignements Secondaires. Cette cĂ©lĂ©bration, pourquoi et avec quel impact ?

RĂ©ponse : La JournĂ©e Internationale de la Langue Maternelle (JILM) est cĂ©lĂ©brĂ©e tous les 21 fĂ©vrier de l’annĂ©e dans le monde entier depuis l’an 2000 afin de promouvoir la diversitĂ© linguistique et culturelle ainsi que le multilinguisme. La date du 21 fĂ©vrier a Ă©tĂ© choisie en hommage Ă  trois «martyrs de la langue» originaires du Bengale, abattus par la police Ă  Dhaka (aujourd’hui, capitale du Bangladesh) les 21 et 22 fĂ©vrier 1952 au Pakistan, nouvellement créé, parmi des manifestants qui demandaient que leur langue maternelle, le bengali, soit dĂ©clarĂ©e langue nationale Ă  cĂŽtĂ© de l’ourdou.

Depuis 2008, le MinistĂšre des Enseignements Secondaires (MINESEC) cĂ©lĂšbre cette JournĂ©e Ă  l’effet de :

  • sensibiliser la communautĂ© Ă©ducative sur l’importance des Langues Nationales en tant qu’élĂ©ment fondamental de l’enracinement culturel de l’apprenant ;
  • Ă©valuer la mise en Ɠuvre de l’enseignement des Langues et Cultures Nationales dans l’Enseignement Secondaire par le biais des prestations des Ă©lĂšves ;
  • mener des activitĂ©s d’animation centrĂ©es sur le patrimoine linguistique endogĂšne.

A cĂŽtĂ© de la JournĂ©e Internationale de la Langue Maternelle, il existe une JournĂ©e Nationale des Arts et Cultures Ă  l’Ecole (JNACE) qui a lieu chaque deuxiĂšme vendredi du mois de mars. Elle a Ă©tĂ© créée, elle aussi, en 2008, par le Ministre des Enseignements Secondaires pour concrĂ©tiser l’une des dispositions de la Loi n°98/004 du 14 avril 1998 d’Orientation de l’Education au Cameroun portant sur l’enracinement culturel du citoyen et valoriser l’éducation artistique en tant que facteur de crĂ©ativitĂ©, d’inventivitĂ©, d’expressivitĂ© et d’imagination chez l’apprenant.

Pendant deux annĂ©es, les deux manifestations ont eu lieu chacune en ses lieux et jours. Cependant, Ă  partir de 2011, l’administration du MINESEC a optĂ© pour une cĂ©lĂ©bration couplĂ©e des deux journĂ©es, Ă  l’une ou l’autre des dates qui leur sont dĂ©diĂ©es dans le calendrier de l’annĂ©e scolaire, Ă  cause de la similitude des activitĂ©s intellectuelles et ludiques qui les meublent gĂ©nĂ©ralement. Elles peuvent aussi se cĂ©lĂ©brer Ă  une date lĂ©gĂšrement dĂ©calĂ©e pour une raison de force majeure comme celle liĂ©e au changement survenu Ă  la tĂȘte du MinistĂšre au mois de mars de cette annĂ©e.

A prĂ©sent, s’il nous Ă©tait donnĂ© de mesurer l’impact de la cĂ©lĂ©bration de la JournĂ©e Internationale de la Langue Maternelle couplĂ©e Ă  la JournĂ©e Nationale des Arts et Cultures Ă  l’Ecole en milieu scolaire, nous insisterions surtout sur l’amĂ©lioration des reprĂ©sentations des langues et cultures nationales dans ce contexte. En effet, le regard qui y est portĂ© sur ces Ă©lĂ©ments patrimoniaux a littĂ©ralement changĂ©. Il est dĂ©sormais trĂšs loin de nous l’image des Ă©lĂšves humiliĂ©s et forcĂ©s de porter le « symbole » de stigmatisation parce qu’ils ont parlĂ© l’idiome local dans l’enceinte scolaire.

 

Question : Pouvez-vous faire le point sur l’enseignement des Langues et Cultures Nationales au Secondaire ?

RĂ©ponse : Les Langues et Cultures Nationales ont Ă©tĂ© introduites comme discipline scolaire au MINESEC en 2008. L’enseignement a dĂ©marrĂ© par une expĂ©rimentation dans 5 (cinq) Ă©tablissements pilotes (le LycĂ©e gĂ©nĂ©ral Leclerc de YaoundĂ©, le LycĂ©e d’Akwa de Douala, le LycĂ©e classique et moderne de Garoua, le GHS de Njinikom et le LycĂ©e classique de Bafang). En 2009, il a Ă©tĂ© Ă©tendu Ă  deux autres Ă©tablissements, les LycĂ©es classiques et modernes de NgaoundĂ©rĂ© et d’Ebolowa.

La mise en Ɠuvre de cet enseignement s’est faite de maniĂšre progressive selon le tryptique expĂ©rimentation-extension-gĂ©nĂ©ralisation. AprĂšs avoir Ă©laborĂ© les programmes d’études, choisi les Ă©tablissements pilotes et les enseignants expĂ©rimentateurs parmi les professeurs des autres disciplines ayant des prĂ©requis en linguistique et littĂ©rature africaines ou en anthropologie culturelle, les Inspecteurs de Langues et Cultures Nationales ont supervisĂ© les premiers enseignements de la discipline au sous-cycle d’observation (classes de 6Ăšme et 5Ăšme du sous-systĂšme francophone et Forms 1 et 2 du sous-systĂšme anglophone) dans les Ă©tablissements pilotes pendant deux ans. Par la suite, le MinistĂšre a procĂ©dĂ© Ă  une Ă©valuation du projet avant d’opĂ©rer son extension horizontale dans d’autres Ă©tablissements, et vertical, au sous-cycle d’orientation (4Ăšme et 3Ăšme 
[1]/F3, F4 et F5).

Au sous-cycle d’observation, les cours de Langues Nationales n’ont pas pour cible une langue nationale spĂ©cifique mais ce que nous appelons le « rĂ©pertoire linguistique de la classe » qui est constituĂ© par l’ensemble des Langues Nationales des apprenants dans une classe donnĂ©e. Ces langues servent de cadre d’illustration des apprentissages dont les contenus portent sur la phonĂ©tique et la grammaire appliquĂ©es. Les graphĂšmes enseignĂ©s appartiennent Ă  l’Alphabet GĂ©nĂ©ral des Langues Camerounaises (AGLC). Les Ă©lĂ©ments de grammaire, supposĂ©s ouvrir l’esprit du jeune Ă©lĂšve qui, jusque-lĂ , n’a appris que les formes et les structures des langues indo-europĂ©ennes, font partie de la morphologie et de la syntaxe des langues africaines. Les cinq modules du programme d’études de Langues Nationales traitent de la diversitĂ© linguistique camerounaise, des productions segmentales, des productions suprasegmentales, des syntagmes nominaux, des syntagmes verbaux et des phrases.

Les Cours de Cultures Nationales, quant à eux, ne se focalisent pas sur une culture particuliÚre mais sur la diversité culturelle nationale, les pratiques culturelles relatives aux modes de vie et les manifestations culturelles relatives aux événements marquants de la vie (naissance, mariage et mort).

Comme nous l’avons mentionnĂ© ci-dessus, l’expĂ©rimentation de l’enseignement des Langues et Cultures Nationales au sous-cycle d’observation s’est soldĂ©e par une Ă©valuation du projet. Celle-ci s’est faite sur la base d’une enquĂȘte destinĂ©e principalement aux enseignants et aux Ă©lĂšves des classes expĂ©rimentales. Ladite Ă©valuation s’étant avĂ©rĂ©e positive, le Ministre a autorisĂ© l’enseignement de cette discipline dans 74 Ă©tablissements publics et privĂ©s (ArrĂȘtĂ© n° 234/12/MINESEC/IGE/IP/LAL du 24 septembre 2012). Quelques mois avant la publication de cet arrĂȘtĂ©, il a signĂ© la note de service n° 63/12/MINESEC/IGE/IP/LALE ne rĂ©servant l’enseignement des Langues et Cultures Nationales qu’aux Ă©tablissements qui en auront exprimĂ© une demande motivĂ©e par la disponibilitĂ© des ressources humaines et didactiques et qui auront obtenu de lui une autorisation. Par la mĂȘme note de service, Ă©taient dĂ©signĂ©s les cinq Ă©tablissements pilotes devant servir de cadre expĂ©rimental pour l’enseignement des Langues et Cultures Nationales particuliĂšres en classe de 4Ăšme et F3. Il s’agissait notamment du LycĂ©e classique et moderne de NgaoundĂ©rĂ©, du LycĂ©e GĂ©nĂ©ral Leclerc, du LycĂ©e d’Akwa de Douala, du LycĂ©e classique de Bafang, du GHS de Njinikom, du LycĂ©e classique et moderne d’Ebolowa ainsi que du LycĂ©e classique et moderne de Garoua.

Les programmes d’études des classes de 6Ăšme et 5Ăšme /F1 et F3 dont l’élaboration selon l’Approche par les CompĂ©tences (APC) avait dĂ©marrĂ© en 2007, Ă©taient validĂ©s et signĂ©s en 2014 (ArrĂȘtĂ© n° 263/14 du 12 aoĂ»t 2014 portant dĂ©finition des programmes d’études des classes de 6Ăšme et 5Ăšme). Ceux des classes de 4Ăšme et 3Ăšme / F3, F4 et F5 Ă©taient aussi validĂ©s et signĂ©s la mĂȘme annĂ©e (ArrĂȘtĂ© n° 419/14/14/IGE/IP/LAL du 9 dĂ©cembre 2014 portant dĂ©finition des programmes d’études des classes de 4Ăšme et 3Ăšme / F3, F4, F5 de l’enseignement secondaire gĂ©nĂ©ral).

Les conditions Ă©taient dĂ©sormais rĂ©unies pour passer Ă  la deuxiĂšme phase du projet (la phase d’extension verticale du projet au sous-cycle d’orientation) :

  • programmes d’études validĂ©s et signĂ©s ;
  • premiĂšre promotion des enseignants de Langues et Cultures Nationales formĂ©s Ă  l’ENS de YaoundĂ© et opĂ©rationnelle depuis la rentrĂ©e scolaire 2011/2012 ;
  • textes de cadrage juridique disponibles ;
  • Ă©lĂšves recrutĂ©s et prĂ©sents en classe ;
  • suivi et contrĂŽle pĂ©dagogiques assurĂ©s par des hommes et des femmes engagĂ©s et dĂ©vouĂ©s sur toute l’étendue du territoire national[2].

De nos jours, on peut estimer Ă  une centaine le nombre d’établissements qui enseignent les Langues et Cultures Nationales dans les lycĂ©es et collĂšges au Cameroun. Toutes les rĂ©gions du pays sont concernĂ©es avec un fort taux de couverture dans les RĂ©gions de l’Ouest, du Centre, du Littoral et du Sud.

Les derniĂšres informations utiles sur le sujet ont trait Ă  l’introduction, Ă  compter de la session d’examen de 2018, d’une Ă©preuve facultative de Langues et Cultures Nationales au BEPC. Les statistiques des rĂ©sultats des apprenants au BEPC constitueront un premier critĂšre d’évaluation de l’enseignement des Langues et Cultures Nationales au premier cycle de l’enseignement secondaire. Mais, il faudra mener une Ă©valuation sur la base d’une enquĂȘte de terrain pour obtenir des rĂ©sultats plus probants et aboutir Ă  des conclusions plus pertinentes et gĂ©nĂ©ralisables. Toutefois, les programmes d’études des Langues et Cultures Nationales du second cycle sont en cours d’élaboration dans le cadre d’une grosse activitĂ© de rĂ©forme curriculaire en cours au MINESEC.

 

Question : Vous avez parlĂ© de l’enseignement des Langues Nationales particuliĂšres Ă  partir des classes de 4Ăšme / F1. Comment arrivez-vous Ă  opĂ©rer un choix sur la plĂ©thore des langues que compte le Cameroun ?

RĂ©ponse : L’une des difficultĂ©s que certains Camerounais brandissent pour s’opposer Ă  l’enseignement des Langues Nationales est celle du choix des langues. En effet, beaucoup disent craindre que le choix de telle langue au lieu de telle autre n’engendre des problĂšmes qui remettent en question « l’unitĂ© nationale si durement acquise ». Aussi pensent-ils que l’érection des langues officielles (français et anglais) au statut quasi exclusif de langues de communication de l’Etat a permis de rĂ©duire les tensions sociales qui naĂźtraient d’une politique linguistique privilĂ©giant certaines Langues Nationales au dĂ©triment des autres.

L’option de l’Etat du Cameroun telle qu’elle est exprimĂ©e dans sa Constitution est celle de la promotion intĂ©grale de tout le patrimoine linguistique national : « Fier de sa diversitĂ© linguistique et culturelle, Ă©lĂ©ment de sa personnalitĂ© nationale qu’elle contribue Ă  enrichir
 (PrĂ©ambule). La RĂ©publique du Cameroun
 Elle Ɠuvre pour la protection et la promotion des langues nationales (Titre premier, Article premier, alinĂ©a 3». Ce parti pris constitutionnel relaie quasiment la pensĂ©e de Paul Biya (1987 : 117)[3] sur la question: « il convient donc de laisser Ă©panouir toutes nos fleurs linguistiques, phase historique nĂ©cessaire et indispensable Ă  la confection du bouquet culturel national ». La loi n°98/004 du 14 avril 1998 d’Orientation de l’Education au Cameroun elle, n’exclut pas de langues nationales lorsqu’elle aborde le sujet. L’un des objectifs de l’éducation selon cette loi, est « la promotion des langues nationales » (Art 5, alinĂ©a 4).

Dans ses principes, l’enseignement des Langues et Cultures Nationales au Secondaire est en phase avec ce consensus sur la promotion et la protection de toutes les langues et les cultures nationales camerounaises.

De maniĂšre concrĂšte, les autoritĂ©s du MINESEC en charge de l’enseignement des Langues et Cultures nationales ont divisĂ© le Cameroun en deux principales zones :

  • Les zones rurales (linguistiquement homogĂšnes) ;
  • Les zones urbaines de brassage linguistique.

AprÚs avoir fait ce découpage en zone linguistiquement homogÚne et en zone linguistiquement hétérogÚne, ces autorités ont fait les propositions suivantes :

  • En zone rurale, la seule langue de la localitĂ© est enseignĂ©e.
  • En zone urbaine, du fait de l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© ethnolinguistique de la population scolaire, la langue ou les langues nationales vĂ©hiculaires/majoritaires locales sont soumises au choix des apprenants, en fonction de la disponibilitĂ© des ressources humaines, didactiques et matĂ©rielles.

Pour orienter le choix des premiĂšres Langues Nationales expĂ©rimentales, avec la collaboration des experts de l’Association Nationale des ComitĂ©s de Langues Camerounaises (ANACLAC), des critĂšres de classification des langues ont Ă©tĂ© Ă©tablis. Pour ĂȘtre Ă©ligible, une langue doit :

  • Avoir dĂ©jĂ  Ă©tĂ© expĂ©rimentĂ©e au Primaire et au Secondaire ;
  • Disposer du matĂ©riel expĂ©rimental initial ;
  • Disposer de ressources humaines de dĂ©veloppement ultĂ©rieur du matĂ©riel et de formation immĂ©diate du personnel ;
  • Avoir une communautĂ© sensibilisĂ©e et prĂȘte Ă  participer Ă  son dĂ©veloppement ;
  • Avoir un comitĂ© de langue actif et dynamique;

En dehors de ces critĂšres internes Ă  la langue, on a aussi fixĂ© comme critĂšre de choix de langue, la reprĂ©sentativitĂ© zonale/rĂ©gionale de la langue pour s’assurer que l’ensemble du territoire national est concernĂ© par cette innovation pĂ©dagogique.

Ces critĂšres n’ont malheureusement pas pu ĂȘtre appliquĂ©s Ă  l’entame du processus. En effet, l’option de dĂ©marrage du projet n’a pas accordĂ© une prioritĂ© au choix des Langues Nationales mais Ă  celui des Ă©tablissements scolaires. Ainsi, au lieu de choisir les Langues Nationales pilotes ainsi que les Ă©tablissements pilotes dans lesquels on allait les enseigner, c’est le contraire qui s’est opĂ©rĂ©. Les Ă©tablissements choisis, il fallait trouver une astuce pour enseigner effectivement les Langues Nationales. D’oĂč la crĂ©ation du concept de « rĂ©pertoire linguistique de la classe » qui dĂ©signe l’ensemble des Langues Nationales dont les apprenants sont locuteurs dans une classe donnĂ©e.

Pour mettre en Ɠuvre cette hypothĂšse trĂšs contraignante dans l’organisation didactique de la classe, on a dĂ©cidĂ© d’enseigner en classe de 6Ăšme et de 5Ăšme les gĂ©nĂ©ralitĂ©s sur la phonĂ©tique et la grammaire appliquĂ©es Ă  ce rĂ©pertoire linguistique de la classe. L’enseignement des Langues Nationales particuliĂšres Ă©tait ainsi renvoyĂ© au sous-cycle d’orientation.

Cette option s’est avĂ©rĂ©e ainsi ĂȘtre la seule possible dans le contexte de l’introduction des Langues Nationales au Secondaire Ă  cette pĂ©riode-lĂ  pour un certain nombre de raisons :

  • La politique linguistique nationale n’offrait pas la possibilitĂ© de choisir les langues nationales Ă  enseigner ;
  • Le DĂ©partement des Langues et Cultures Camerounaises de l’Ecole Normale SupĂ©rieure de YaoundĂ© (ENS), n’avait pas pu faire admettre le critĂšre de choix des Langues Nationales comme principe d’admission des Ă©lĂšves-professeurs dans sa filiĂšre ;
  • Depuis sa crĂ©ation, l’ENS de YaoundĂ© s’est distinguĂ©e par la formation d’un Ă©chantillon d’élĂšves-professeurs trĂšs peu reprĂ©sentatifs de la diversitĂ© linguistique camerounaise. Ainsi, la probabilitĂ© pour certaines Langues Nationales d’avoir dans cette filiĂšre ses locuteurs est devenue quasi nulle.

Au demeurant, l’impossibilitĂ© d’opĂ©rer une planification adĂ©quate des Langues Nationales en vue d’une formation des Ă©lĂšves-professeurs consĂ©quente a contraint les autoritĂ©s du MINESEC Ă  se servir uniquement des laurĂ©ats de l’ENS comme critĂšre d’ouverture de la filiĂšre Langues et Cultures Nationales dans un/des Ă©tablissement (s) appartenant Ă  la communautĂ© linguistique dont ce produit est originaire. Et comme la probabilitĂ© pour une langue d’avoir un de ses locuteurs comme laurĂ©at chaque annĂ©e n’est possible que pour quelques Langues Nationales privilĂ©giĂ©es, beaucoup d’établissements se contentent d’un seul enseignant depuis des lustres.

 

Question : Quelles sont les difficultés qui ont jalonné le parcours de cet enseignement et les activités en perspective ?

RĂ©ponse : Si les reprĂ©sentations des Langues Nationales dans le systĂšme Ă©ducatif camerounais ont Ă©voluĂ© positivement, cela est la rĂ©sultante d’un travail titanesque. Le chemin a Ă©tĂ© et demeure semĂ© d’embuches. On peut citer entre autres :

  • la non implĂ©mentation de la politique linguistique et Ă©ducative suggĂ©rĂ©e Ă  l’entame du processus, fondĂ©e sur le choix des langues expĂ©rimentales en fonction de critĂšres Ă©tablis et une planification rigoureuse de la formation d’élĂšves-professeurs sĂ©lectionnĂ©s parmi les meilleurs locuteurs de ces langues;
  • La non application rigoureuse des Ă©tapes de mise en Ɠuvre d’une innovation pĂ©dagogique Ă  l’école ;
  • l’insuffisance des enseignants en quantitĂ© et en qualité : le quota de candidats admis au concours d’entrĂ©e Ă  l’ENS de YaoundĂ© dans la filiĂšre Langues et Cultures Camerounaises est allĂ© dĂ©crescendo depuis son ouverture en 2008 (de 45 Ă  20) ; le second cycle de cette filiĂšre a Ă©tĂ© fermĂ© une seule annĂ©e aprĂšs son ouverture ;
  • la faiblesse du quota horaire allouĂ© aux Langues Nationales dans les lycĂ©es et collĂšges (02 heures/semaine au sous-cycle d’observation et 01 heure Ă  partir de la classe de 4Ăšme) ;
  • le non-respect des quotas horaires prĂ©vus dans les programmes officiels par certains chefs d’établissement ;
  • l’absence de manuels didactiques ;
  • le faible niveau de standardisation et de modernisation des Langues Nationales ;
  • l’attitude mitigĂ©e de certains membres de la communautĂ© Ă©ducative ;
  • la non existence de la filiĂšre Langues et Cultures Nationales dans toutes les Ecoles normales supĂ©rieures du Cameroun et la fermeture prĂ©cipitĂ©e de ladite filiĂšre dans certaines universitĂ©s camerounaises faute d’étudiants;
  • la non maĂźtrise des langues nationales par les Ă©lĂšves du fait de l’abandon progressif de ces langues dans les familles ;
  • le caractĂšre encore trĂšs embryonnaire de l’enseignement des langues nationales dans l’éducation de base ;
  • l’insuffisance des ressources financiĂšres ;
  • l’absence d’une structure nationale de coordination des activitĂ©s liĂ©es Ă  la promotion du patrimoine linguistique et culturel national

En perspective, il faudra :

  • continuer Ă  travailler d’arrache-pied pour que les Langues Nationales camerounaises aient un visage plus reluisant dans l’arĂšne des langues que constitue le systĂšme Ă©ducatif camerounais. A ce titre, on peut emprunter Ă  l’auteur français, Joachim Du Bellay, le terme « dĂ©fense et illustration » pour caractĂ©riser avec exactitude le travail qu’il y a Ă  faire pour redorer le blason de ces langues. MalgrĂ© tous les efforts fournis, elles ne seront pas Ă  l’abri de la « glottophagie » ;
  • continuer Ă  Ă©laborer et Ă  rĂ©viser les programmes d’études ;
  • assurer un meilleur encadrement des nombreux enseignants vacataires ;
  • poursuivre la rĂ©flexion pour que les Langues et Cultures Nationales interviennent dans tous les examens certificatifs du systĂšme Ă©ducatif camerounais ;
  • Sensibilisez davantage la communautĂ© Ă©ducative nationale pour faire Ă©voluer positivement leurs reprĂ©sentations des Langues et Cultures Nationales ;
  • DĂ©velopper des stratĂ©gies pour amener les diffĂ©rents maillons de la chaĂźne Ă©ditoriale Ă  s’intĂ©resser Ă  l’édition en Langues Nationales ;
  • DĂ©velopper des stratĂ©gies afin que les partenaires bilatĂ©raux et multilatĂ©raux du Cameroun investissent davantage dans la promotion des langues nationales ;
  • DĂ©velopper des stratĂ©gies pour que les ONG Ă  vocation linguistique s’intĂ©ressent et participent aux activitĂ©s menĂ©es dans le cadre de l’enseignement des langues nationales ;
  • Susciter la crĂ©ation des comitĂ©s/acadĂ©mies de Langues Nationales camerounaises ou encadrer celles existantes afin qu’elles assurent effectivement la standardisation et la modernisation des langues.

 

Question : Avez-vous des doléances à présenter ?

Réponse : Nos doléances découlent des activités en perspective qui précÚdent :

  • Que les Ă©tablissements qui dĂ©pendent du MinistĂšre de l’Enseignement SupĂ©rieur forment davantage des enseignants de Langues et Cultures nationales (Solliciter l’élargissement de l’offre de formation des formateurs en Langues et Cultures Nationales dans l’Enseignement SupĂ©rieur) ;
  • Que l’Etat alloue un budget substantiel Ă  l’enseignement des Langues et Cultures Nationales ;
  • Que les partenaires bilatĂ©raux et multilatĂ©raux de l’Etat investissent davantage dans la promotion des Langues et Cultures Nationales ;
  • Que les auteurs et les Ă©diteurs s’intĂ©ressent Ă  l’écriture en langues nationales ;
  • Que les membres des communautĂ©s camerounaises aient des reprĂ©sentations positives des Langues et Cultures Nationales (parler les langues nationales en famille);
  • Que les acteurs de la sociĂ©tĂ© civile interviennent dans la promotion des Langues et Cultures Nationales ;
  • Qu’il y ait une collaboration Ă©troite entre la commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme et les structures et ministĂšres en charge de l’enseignement des Langues Nationales ; cette commission ne doit pas ĂȘtre seulement un creuset du vivre ensemble, mais aussi un cadre oĂč l’on recherche des solutions pour assurer la « protection et la promotion » des Langues Nationales.

Merci !

Propos recueillis Ă  l’occasion de la cĂ©lĂ©bration de la JournĂ©e Internationale de Langue Maternelle couplĂ©e Ă  la JournĂ©e Nationale des Arts et Cultures Ă  l’Ecole, Edition 2018, par ThĂ©ophile Tatsitsa.

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[1] Le texte d’application de la loi d’orientation de 1998 prĂ©voyant un sous-systĂšme francophone ayant un 1er cycle d’enseignement secondaire de 5 ans n’ayant pas encore Ă©tĂ© signĂ©, les responsables du MINESEC ont gardĂ© un 1er cycle de 4 ans (6Ăšme, 5Ăšme, 4Ăšme et 3Ăšme).

[2] Depuis 2006, les responsables de la supervision pédagogique, notamment les Inspecteurs pédagogiques nationaux et régionaux de Langues et Cultures Nationales, sont nommés progressivement.

[3] Biya Paul. 1987. Pour le libéralisme communautaire. Pierre-Marcel Favre.